Mon premier RPG, je l'ai joué chez un copain qui avait une console que je n'avais pas. On se relayait toutes les heures, et j'ai appris ce jour-là deux choses fondamentales : qu'on peut s'attacher à un tas de pixels qui s'appelle « Bob » parce qu'on avait la flemme de choisir un nom, et que sauvegarder avant le boss n'est pas une option.
Depuis, j'ai passé quelques milliers d'heures dans des donjons. Et plus j'en fais, plus je trouve que l'histoire du RPG ressemble à une partie de téléphone arabe : un jeu en inspire un autre à l'autre bout du monde, qui le transforme, qui en inspire un troisième. Voici ce fil, raconté en quinze jeux. Ce n'est pas un classement, c'est une généalogie. Et oui, ton préféré manque sûrement : tu as le droit de me le dire au forum.

Les pionniers : quand le donjon tenait sur une disquette
1. Wizardry (1981)
Tout commence avec Donjons et Dragons, et une idée qui trotte dans la tête de quelques programmeurs : et si un ordinateur lançait les dés à notre place ? Wizardry: Proving Grounds of the Mad Overlord, d'Andrew Greenberg et Robert Woodhead, sort en septembre 1981 sur Apple II chez Sir-Tech. C'est l'un des premiers jeux où l'on dirige une équipe de six aventuriers dans un labyrinthe vu à la première personne, le fameux « dungeon crawler ». Il se vend à environ 200 000 exemplaires en trois ans, selon Wikipédia, ce qui est énorme pour l'époque. Retiens bien ce nom : il va traverser le Pacifique.
2. Ultima (1981)
La même année, Richard Garriott, encore étudiant à l'université du Texas, sort Ultima (juin 1981, Apple II). Il recycle le code de son jeu précédent, Akalabeth, pour les donjons, et ajoute autour des villes, des quêtes et une carte extérieure. L'article consacré au jeu le décrit comme l'un des premiers mondes ouverts sur ordinateur, avec un système graphique en tuiles. Une carte faite de petits carrés qu'on assemble : si tu as déjà touché à un éditeur de RPG 2D, ce principe te dit forcément quelque chose.
Le Japon s'empare du genre
3. Dragon Quest (1986)
Yuji Horii découvre Wizardry dans un salon Macworld et a une idée simple : faire un RPG que n'importe qui pourrait comprendre, sans connaître le jeu de rôle sur table. Avec Akira Toriyama au dessin et Koichi Sugiyama à la musique, il sort Dragon Quest le 27 mai 1986 sur Famicom. Il emprunte les combats à la première personne de Wizardry et la vue de dessus d'Ultima, simplifie tout et mise sur un héros qui grandit avec le joueur. Résultat : 1,5 million d'exemplaires au Japon selon Wikipédia. Le JRPG vient de naître.
4. Final Fantasy (1987)
Le 18 décembre 1987, Square sort Final Fantasy, dirigé par Hironobu Sakaguchi et mis en musique par Nobuo Uematsu. Une équipe de quatre personnages choisis parmi six classes, des combats au tour par tour vus de côté, les magies blanche et noire, les faiblesses élémentaires. La légende veut que le mot « Final » reflète la situation désespérée du studio. Sakaguchi a plus tard relativisé en expliquant, d'après Wikipédia, que n'importe quel mot commençant par « F » aurait fait l'affaire. Comme quoi, les meilleurs noms de jeux se trouvent aussi à l'arrache.
5. Chrono Trigger (1995)
Prends le créateur de Final Fantasy, celui de Dragon Quest et le dessinateur de Dragon Ball, mets-les dans la même pièce : Square les surnommait la « Dream Team ». Chrono Trigger sort le 11 mars 1995 sur Super Famicom avec ses voyages dans le temps, ses douze fins et une invention qu'on retrouve partout aujourd'hui : le New Game+, qui permet de recommencer en gardant niveaux et équipement (Wikipédia). Deux millions d'exemplaires au Japon en deux mois. Je l'ai fini trois fois, et je ne suis toujours pas sûr d'avoir vu toutes les fins sans tricher.
6. Pokémon Rouge et Vert (1996)
Satoshi Tajiri adorait collectionner les insectes quand il était enfant. Frustré de ne pas pouvoir échanger un objet rare de Dragon Quest II entre deux cartouches, il imagine un jeu où l'on capture des créatures et où l'on se les échange avec le câble Link de la Game Boy. Pokémon Rouge et Vert sortent au Japon le 27 février 1996 et s'y vendent à 10,23 millions d'exemplaires avec la version Bleue, selon Wikipédia. Tout un genre, le « RPG de collection », part de là.
La révolution de 1997
7. Diablo (1996-1997)
David Brevik imaginait Diablo au tour par tour. Blizzard lui demande du temps réel, il résiste, son équipe vote, le temps réel gagne, et il convertit le jeu en quelques heures un vendredi après-midi, raconte Wikipédia. Sorti début janvier 1997 en Amérique du Nord (les premières boîtes arrivent fin décembre 1996), le jeu propose seize niveaux générés aléatoirement à chaque partie. Blizzard espérait 100 000 ventes ; il en fait environ un million dès la fin 1997. Le clic frénétique est né.
8. Final Fantasy VII (1997)
Le 31 janvier 1997, Final Fantasy VII sort au Japon sur PlayStation. Pensé d'abord pour la Super Nintendo, le projet a quitté Nintendo surtout pour la place offerte par le CD-ROM. Personnages en 3D sur décors précalculés, une quarantaine de minutes de cinématiques en images de synthèse : pour beaucoup de joueurs européens, dont moi, c'est la porte d'entrée vers le JRPG. Plus de 15,3 millions d'exemplaires vendus pour la version d'origine en septembre 2025, selon Wikipédia.
9. Fallout (1997)
Pendant ce temps, en Californie, Interplay sort Fallout le 10 octobre 1997. Le jeu devait utiliser les règles du jeu de rôle GURPS, mais l'éditeur de ces règles n'apprécie pas la violence du jeu : Tim Cain et Christopher Taylor ont alors chacun une semaine pour inventer et coder le système S.P.E.C.I.A.L. et ses sept caractéristiques. Surtout, Fallout laisse le choix : dialogue, combat ou discrétion, et même le boss final peut être convaincu plutôt que tué (Wikipédia). Si les choix et conséquences t'intéressent, j'en parle longuement dans l'article sur les scénarios à embranchements.
10. Baldur's Gate (1998)
Le 21 décembre 1998, BioWare sort Baldur's Gate sur PC, édité par Black Isle Studios (Interplay). Il adapte les règles d'Advanced Dungeons & Dragons 2e édition en temps réel avec pause, et c'est le premier jeu sur l'Infinity Engine. BioWare visait 200 000 exemplaires ; il en vend près de 700 000 en six mois (Wikipédia). Retiens aussi ce nom : il revient à la fin de la liste, vingt-cinq ans plus tard.

Les mondes géants et les nouvelles écoles
11. World of Warcraft (2004)
Le 23 novembre 2004, Blizzard ouvre les serveurs de World of Warcraft en Amérique du Nord (en février 2005 en Europe). Il atteint 12 millions d'abonnés en octobre 2010, selon Wikipédia. Le RPG devient un lieu où l'on vit, où l'on se fait des amis, où l'on rate des examens. Je ne citerai pas de noms.
12. Dark Souls (2011)
Après Demon's Souls en 2009, FromSoftware et Hidetaka Miyazaki sortent Dark Souls le 22 septembre 2011 au Japon. Un monde unique et interconnecté, Lordran, dont on comprend la géographie en débloquant des raccourcis, des messages laissés par d'autres joueurs, des taches de sang qui montrent où ils sont morts (Wikipédia). Le jeu prouve qu'on peut raconter une histoire presque sans la dire. Et que les joueurs adorent qu'on leur fasse confiance, même quand ils meurent pour la quarantième fois au même endroit.
13. The Elder Scrolls V: Skyrim (2011)
Sept semaines plus tard, le 11 novembre 2011, Bethesda sort Skyrim. Des PNJ qui ont leur routine (grâce à la Radiant AI héritée d'Oblivion), une montagne qu'on voit et qu'on peut gravir, et un kit de création, le Creation Kit, qui a nourri une scène de mods gigantesque. Plus de 60 millions d'exemplaires vendus en juin 2023 selon Todd Howard, cité par Wikipédia. Des millions de joueurs sont aussi devenus créateurs grâce à lui, et ça, c'est peut-être son vrai héritage.
L'ère des créateurs
14. Undertale (2015)
Toby Fox lance une campagne Kickstarter en juin 2013 avec un objectif de 5 000 dollars. Il en récolte 51 124 auprès de 2 398 contributeurs. Undertale sort le 15 septembre 2015, fait presque entièrement seul sous GameMaker Studio, musique comprise, comme le détaille Wikipédia. Son idée géniale : on peut épargner chaque monstre et finir le jeu sans tuer personne, et ce choix change l'histoire. Au moins cinq millions d'exemplaires vendus. Un seul créateur, un moteur accessible, une idée forte : c'est le jeu que je cite à chaque fois qu'on me dit qu'il faut un studio pour faire un RPG marquant.
15. Baldur's Gate 3 (2023)
On boucle la boucle. Larian Studios ouvre l'accès anticipé de Baldur's Gate 3 en octobre 2020, puis sort la version complète le 3 août 2023 sur PC, adaptée de la 5e édition de Donjons et Dragons. Le jeu remporte le prix du jeu de l'année aux Game Awards 2023 et devient en avril 2024 le premier jeu à décrocher ce titre dans les cinq grandes cérémonies. Plus de 20 millions d'exemplaires vendus fin 2025, selon Wikipédia.
Ce qui me fascine, c'est que Baldur's Gate 3 revient exactement au point de départ de Wizardry : un ordinateur qui fait le maître du jeu à ta place. Sauf qu'en quarante-deux ans, ce maître du jeu a appris à improviser, à réagir quand tu parles à un ours ou que tu poses une caisse sur un bouton.
Et maintenant ?
Quinze jeux, quarante-deux ans, et une constante : chaque grand RPG est né d'une contrainte. Le manque de place d'une disquette, l'envie de simplifier pour les débutants, une semaine pour inventer un système de règles, un créateur seul avec un petit moteur. Le genre ne s'est jamais réinventé grâce à plus de moyens, mais grâce à de meilleures idées.
C'est plutôt une bonne nouvelle si tu as un projet de RPG qui dort dans un coin de ta tête. Les outils n'ont jamais été aussi accessibles : un éditeur dans le navigateur suffit aujourd'hui pour poser une carte en tuiles comme celles d'Ultima, écrire un PNJ bavard et lancer un combat au tour par tour. Le seizième jeu de cette liste n'existe pas encore. Rien ne dit qu'il ne sortira pas de chez toi. Et si tu veux savoir ce qui se joue en ce moment, la suite de l'histoire s'écrit dans l'actualité RPG de l'automne 2026.
Sources
- Wizardry: Proving Grounds of the Mad Overlord, Wikipédia (en)
- Ultima I: The First Age of Darkness, Wikipédia (en)
- Dragon Quest (jeu vidéo), Wikipédia (en)
- Final Fantasy (jeu vidéo), Wikipédia (en)
- Chrono Trigger, Wikipédia (en)
- Pokémon Red and Blue, Wikipédia (en)
- Diablo (jeu vidéo), Wikipédia (en)
- Final Fantasy VII, Wikipédia (en)
- Fallout (jeu vidéo), Wikipédia (en)
- Baldur's Gate (jeu vidéo), Wikipédia (en)
- World of Warcraft, Wikipédia (en)
- Dark Souls, Wikipédia (en)
- The Elder Scrolls V: Skyrim, Wikipédia (en)
- Undertale, Wikipédia (en)
- Baldur's Gate 3, Wikipédia (en)



